3ème Partie

Ganaël remonta sur Théophile et enferma la baguette dans son bagage, puis repartit, avec la vague impression de s'être fait avoir. En effet, il avait du mal à s'imaginer l'utilité dans sa quête d'un ange uniquement capable de couper du salami en rondelles. Bon, il savait aussi les bénir, mais bon. Il lui semblait, quelque part dans sa tête de prince, que ce poupon aux rondelles de salami ne lui servirait pas à grand-chose et il en conçut du ressentiment. S'il avait eu le choix, il l'aurait bien échangé contre une épée légendaire conçue pour le pourfendage des dragons, ou une amulette mystérieuse et puissante qui aurait pu, par exemple, délivrer les princesses sans que les princes comme lui aient à tremper leur épée fraîchement aiguisée dans le sang gluant et acide des trolls des montagnes, ou entre les écailles acérées des varans géants des cavernes. Mais bon, après tout, Rondelle-de-salamiel était plutôt sympa, et on avait toujours besoin de trancheur de salami chez soi. La preuve, celui qu'il avait offert à la reine sa mère à son dernier anniversaire s'était cassé deux jours après la fin des trois mois de garantie..

Enfin bref.

La vaillante troupe du prince arriva enfin, après de longues journées de cheval, jusqu'au pays sombre et désolé qui portait en son centre le château peuplé de monstres terrifiants, d'un incalculable trésor et d'une princesse pas dégueu, selon les dires. Ganaël et Eric s'étaient vaillamment préparés à un paysage de cauchemar, à une terre grise, stérile et jonchée de débris d'armes et de cadavres humains à moitié carbonisés, et deux ou trois buissons noirs, maigrelets et épineux pour un meilleur effet, sous un ciel maronnasse et transpercé d'éclairs souffreteux qui crachotait continuellement une bruine grise et amère, dégoulinant sur les toits pourris de rares et misérables chaumines de torchis entourant le château, délabré et se découpant dans les ténèbres avec un éclat sinistre.

Mais il n'en était rien.

Bon, c'est sûr que la présence de monstres terrifiants n'arrangeait en rien les activités touristiques de cette contrée, et c'était par ailleurs pour ça que les paysans faisaient la gueule, et que l'aspect général de la campagne s'en faisait ressentir, mais Ganaël laissa échapper un "Oh !" déçu lorsqu'il remarqua l'absence de débris d'armes et de cadavres par terre. Inquiet soudain à l'idée de s'être trompé de route, il apostropha aussitôt l'un des paysans susdits :

-" Holà !

- Ouais ?

- Dites donc mon brave, suis-je bien dans le pays sombre et désolé qui accueille en son sein un château peuplé de monstres terrifiants, et accessoirement d'une princesse belle comme le jour avec son incalculable trésor ?

- Ouais c'est ici.

- Ouf. Je me suis pas trompé. Mais, il y a un détail qui me chiffonne, paysan.

- Dites toujours.

- Je m'attendais à un paysage de cauchemar, avec débris d'armes et cadavres, et tout ça, pour le reste de la description, voyez plus haut, et je vois ici une campagne sombre et désolée, mais sans plus. Je ne vous cache pas que je suis un tantinet déçu."

Le paysan sortit de sa besace une bouteille en cuir avec écrit dessus "Tord- Boyaux" et avala une bonne partie de son contenu. Puis, il rota et s'essuya la bouche.

-" Crénom, pour sûr, tous les gens qui viennent ici sont déçus à cause de ça.

- Ah bon. Héé, attendez, tous les gens qui viennent ici. Y compris ceux qui sont partis délivrer la princesse ? L'on dit qu'ils ne sont jamais revenus !

- Ah ça non, fit le paysan en s'esclaffant. Ils sont tous repartis et on les a jamais revus ! D'ailleurs, dans le coin, on en rigole encore !"

Comme le paysan commençait à rigoler tout seul, Ganaël et sa troupe reprirent leur route et se posaient des questions. Les gens d'ici, se disait le prince, doivent être bien aigris, ou bien cruels pour se moquer de braves tombés au combat dans une aussi noble quête que celle de délivrer une princesse. Mais bon, de toute façon, ce ne sont que des bouseux incapables de comprendre ce genre de choses. Mais n'empêche, cette réaction avait été des plus étranges. En fait, Ganaël s'était attendu à ce que le paysan s'enfuie à l'énoncé des monstres, ou accélère brusquement le pas en marmonnant qu'il n'y avait pas de monstres ici, ou ce genre de choses.

Puis il mit ses réflexions de côté et chevaucha bravement les cent derniers mètres qui le séparaient du château. Il arriva devant le pont-levis, abaissé, et fut un peu rassuré devant les douves pleines de machins noirs et visqueux qui serpentaient au hasard dans l'eau glauque et boueuse. Enfin des monstres terrifiants, pensait-il en mettant pied à terre. Bon, en fait, ces machins noirs et visqueux n'étaient pas vraiment très effrayants comme ça, vus de loin, mais sans doute ils devaient faire leur effet si on tombait dans les douves. Ce dont Théophile fit l'expérience, car son poids avait tout à coup fait céder les vieilles planches du pont-levis, qui n'était pas très bien entretenu, vous vous en doutez. L'animal glissa et tomba dans les douves, qui ne semblaient pas très profondes, mais peu engageantes. Théophile poussa un hennissement dégoûté et commença à nager vers les berges (je vous l'avais bien dit que Théophile était un cheval remarquable). Aussitôt, les machins noirs et visqueux tentèrent de s'enrouler autour de Théophile, qui ruait tant et plus pour s'en débarrasser. Ganaël ouvrit alors son guide et tomba sur l'article suivant :

Pieuvres des douves : Reconnaissables à leurs tentacules noirs et visqueux qui enserrent toute créature qui a le malheur de passer à leur portée. Espèce dangereuse !!! La pieuvre des douves est capable de lancer des jets d'encre particulièrement dégoûtants sur ses adversaires, et ses tentacules sont capables d'étouffer un cheval. Et en plus, cette espèce ne se mange même pas. On la trouve presque toujours dans les douves de châteaux mal entretenus.

Conseil pratique pour l'aventurier : La pieuvre des douves déteste le salami en tranches ! Un salami ou deux en général suffit à faire fuir un troupeau entier.

Eric ne fit ni une, ni deux, et se rua sur les provisions de la troupe, où il dégota rapidement un beau salami danois pur porc ; et, alors que Théophile, qui commençait à fatiguer, hennissait de sa voix la plus éclatante dans un langage qui signifiait à peu près : "Magnez-vous un peu, bande de nazes, vous voyez pas que je me noie ?!", Ganaël se saisit du salami que lui tendait son compagnon d'armes et frappa le sol de sa baguette magique. Rondelle-de-salamiel apparut, et comprenant avec une rapidité confondante la gravité de la situation, trancha aussitôt le salami et en jeta les fines rondelles dans les douves. Presque immédiatement, des hululements d'horreur se firent entendre et les tentacules noirs et visqueux se retirèrent - en crachant de l'encre tant et plus, quand même, pour faire bonne mesure - du corps de Théophile, qui soupira d'aise. Une vingtaine de tranches supplémentaires suffirent pour que toutes les pieuvres des douves soient terrées au fond de leurs fossés de l'autre côt du château, alors que Théophile regagnait la berge, sain et sauf, mais complètement noir. Ganaël se précipita à la rencontre de sa fidèle monture :

-" Te voilà, Théophile, mon preux destrier ! Je croyais t'avoir perdu lorsque j'ai vu ces monstres terrifiants tenter de te précipiter au fond des eaux noires ! Mais tu es sain et sauf. Bon, complètement couvert d'encre puante et qui va encore mettre des heures à partir, mais bon. Béni sois-tu, Eric, mon fidèle compagnon, pour avoir trouvé avec une telle vitesse ce salami salutaire !

- Oh, bof, fit Eric avec une pointe de gêne d'un naturel parfait, c'était normal..

- Et béni sois-tu, Rondelle-de-salamiel, pour avoir tranché ce même salami avec une telle vélocité et ainsi contribué à sauver Théophile !"

L'angelot ne put que rougir de plaisir en se cachant derrière ses ailes de poulet, fier comme un pou. Et Ganaël se tourna vers Eric, qu'il apostropha de façon beaucoup plus confidentielle et même séductrice :

-" Et si tu effectues encore quelques prouesses de pareille valeur, tu auras peut-être une surprise, ce soir."

A ces mots, Eric se jura de battre le record d'actions héroïques en une journée. Pervers, va. Il allait par ailleurs prendre un acompte sur ce soir, en laissant ses mains glisser l'air de rien sur le postérieur de son prince, lorsqu'une étoile descendit du ciel et éblouit la fière troupe de guerriers. Un peu moins effrayés que la dernière fois, ce fut presque sans surprise qu'ils virent la Bonne Fée, marraine du prince, apparaître assise sur une grosse pierre. Elle avait en outre un étrange appareil qui diffusait de la musique (un air de polka), et chantonnait en même temps.

-" Sooooooyy, uuunn perdidoooooorrr, I'm a loser, baby, so why don't you kill meeeee ??? Hey !! I am I am Iam, I wanna get close to youuuuu.

- Bonne Fée, ma marraine, quelle joie me procure votre apparition ! S'exclama Ganaël. Votre guide m'a grandement aidé dans ma quête, car c'est grâce à lui que j'ai pu sauver mon fier destrier des tentacules de ces terrifiantes pieuvres des douves, et. Heu, dites donc, ça vous intéresse pas, ce que je dis ?"

En effet, la Bonne Fée ne semblait que peu attentive au discours de son filleul, et continuait à chanter :

-" All I wanna do, it's have some fun, and I've the feeling I'm not the only one. Hein ? Pardon, Ganaël, mon filleul, tu m'as dit quelque chose ?

- Oui. Je voulais vous remercier, le guide m'a été utile.

- Oh ! Y a pas de quoi, mon enfant. Garde soigneusement cet opuscule, il te servira encore dans ta quête. Je pense que tu t'en es déjà aperçu, mais il te suffit d'ouvrir ton guide pour trouver exactement l'article que tu cherches.

- Cette particularité est en effet délectable. Sinon, avez-vous encore des recommandations à me faire, Bonne Fée ?"

La Bonne Fée baissa le son de son poste de radio, sauta en bas de sa pierre et fit apparaître un objet avec sa baguette magique; puis elle le tendit à Ganaël, mortifié : l'objet en question était une petite culotte bleu marine avec des volants sur les côtés.

-" Mon enfant, j'ai eu le temps de retrouver le gnome que tu as aidé, voici quelques jours. Il m'a confié qu'il n'avait pas pu t'offrir de présent magique qui te contente, faute de moyens, et il m'a demandé de te donner ceci pour se faire pardonner.

- Non mais ça va pas ?! S'écria Ganaël, écarlate. Que vais-je bien pouvoir faire de ce sous-vêtement ridicule ?

- Tu vas le mettre, mon enfant, murmura la Bonne Fée. Par-dessus tes vêtements, précisa-t-elle."

Et pour faire bonne mesure, elle agita sa baguette magique, et tous les vaillants guerriers de la troupe de Ganaël se retrouvèrent avec une petite culotte à volants, Eric compris; sauf que les leurs étaient roses.

-" Enfilez donc ces sous-vêtements, dit-elle d'une voix qui imposait l'obéissance. Vous serez enchantés de ce présent, je vous le garantis !"

La mort dans l'âme, Ganaël, Eric et les autres chevaliers enfilèrent leur petite culotte, et à leur grande surprise, le ridicule sous-vêtement se changea en une éclatante armure de bel et bon acier, et pourtant aussi légère que du tissu. Ganaël, stupéfait, fit quelques mouvements, et force fut de constater que l'armure n'entravait en rien ses mouvements, et qu'elle lui allait même parfaitement, car elle lui était juste comme de cire.

-" Bonne Fée, ma marraine, d'où vient un tel prodige ?

- Mon enfant, ces petites culottes sont magiques : quiconque en enfile une se retrouve avec une armure à sa taille. C'est la dernière trouvaille du grand mage couturier Jehan-Pôl Gueaultié, tu sais, celui qui a créé les bottes de sept lieues il y a trois ans. Elles ont fait fureur, à l'époque.

- Oh.

- Et pour les enlever, il suffi d'appuyer sur ce bouton, là."

Ganaël et ses compagnons s'exécutèrent, et l'armure s'effaça aussitôt, laissant place à la petite culotte à volants, bleu marine pour Ganaël, rose pour Eric et les autres guerriers. Et Ganaël parla en ces termes :

-" Bonne Fée, ma marraine, ce présent est en effet fort délectable. Ces sous-vêtements nous protègerons, mes compagnons et moi, des flammes dévorantes des dragons et autres monstres terrifiants qui gardent la princesse et son incalculable trésor, là-haut dans ce sombre château. Je vous remercie de cela, vous et le gnome anglais porteur de fagot.

- Va donc délivrer la princesse, mon enfant. Te voilà paré pour affronter les dangers."

Ganaël et ses compagnons, bien aises d'avoir désormais à leur disposition une armure si commode, se confondirent en remerciements et la Bonne Fée repartit dans le firmament, en chantant de sa voix mélodieuse la fin de l'"Alternative Polka", et en enchaînant aussitôt après sur "Smells Like Nirvana", mais pour cette chanson-là, elle aimait bien regarder le clip en même temps. Et après, elle comptait bien embrayer sur "Amish Paradise". Et après...

Enfin bref.

Ganaël, Eric et leurs compagnons arrivèrent, au bout de trente mètres de voyage, jusqu'aux imposants murs du tout aussi imposant château qui retenait princesse, trésor et monstres, mais bon, je crois que vous vous en doutez. Ils enfilèrent leurs petites culottes à volants et se retrouvèrent aussitôt couverts de leurs éclatantes armures de bel et bon acier, rehaussées même d'un plumet aux couleurs de l'étendard royal pour Ganaël, et d'un petit drapeau rose pour les autres, avec un liseré bleu pour Eric, car c'était quand même lui le compagnon fidèle entre les fidèles du prince, non mais.

La compagnie s'avança donc dans les sombres couloirs du château, évoluant tels des fantômes dans ces pièces noires et humides, où la moisissure rongeait les tapisseries et liquéfiait les augustes portraits des anciens propriétaires du château. En clair, l'ambiance était un peu crade. Ils arrivèrent enfin à une grande salle qui devait être la pièce à vivre, mais où toute vie semblait avoir disparu depuis fort longtemps. Ils inspectèrent chaque coin de la pièce, mais ne trouvèrent rien. Ni princesse, ni même l'ombre d'une pièce de monnaie, ou d'une écaille de dragon. Après s'être vaguement demandés si ce vieux gâteux à l'auberge ne s'était pas un peu foutu de leur gueule, les vaillants soldats d'élite se regardèrent, un peu désoeuvrés. Eric s'assit sur le très vieux et très vermoulu trône en bois ouvragé et son pied effleura par hasard une des sculptures du socle, et le trône pivota brutalement sur lui-même, révélant un passage secret, à la grande surprise de Ganaël et de ses compagnons. Eric se releva en pestant, car la secousse l'avait douloureusement éjecté du trône et il avait atterri sur les fesses. Mais la tape affectueuse que Ganaël administra sur son séant endolori suffit à faire oublier sa douleur.

Ils s'avancèrent donc dans le passage, qui se révéla être un escalier en colimaçon, et celui-ci les mena jusqu'à une caverne creusée sous les fondations du château. Soudain, des grondements puissants figèrent les chevaliers sur place. La caverne semblait être éclairée de ce côté-là, et cela n'arrangeait pas la troupe, car le grondement avait vraiment l'air menaçant. Ganaël, néanmoins, qui n'était pas la moitié d'un dégonflé, s'avança prudemment pour voir de quoi il retournait. Et ce qu'il vit glaça son sang de prince : des silhouettes sombres et terrifiantes de monstres qui semblaient, à première vue, griffus et énormes. Il retourna voir ses compagnons et leur chuchota :

-" Mes compagnons, je viens de voir les ombres des monstres terrifiants que nous allons devoir combattre pour l'amour de la princesse et l'honneur de la couronne, et croyez-moi, ils sont vraiment terrifiants, le vieux gâteux ne nous a pas trompés sur la marchandise. Aussi, sachez qu'il y a de fortes chances pour que nous ne revenions pas tous de ce combat."

Les chevaliers acquiescèrent en silence, sauf Eric, qui ne se battait absolument pas pour l'amour de la princesse, car au fond, il s'en foutait un peu. De la princesse.

-" Bon, alors, on va s'armer, et avancer vers ces ombres en silence. Et une fois que les monstres sauront qu'on est là, on charge, et là, hé ben, advienne que pourra. C'est d'accord ?"

Les guerriers, qui n'étaient pas des dégonflés non plus, acceptèrent et se mirent en route, la peur au ventre et les mains moites.

Mais, alors qu'ils approchaient des ombres, la réalité se fit jour (si l'on ose dire) : les ombres terrifiantes n'étaient. Que des ombres.

Chinoises.

Non, je précise.

En fait, un dragon (bon, tout seul, mais il faisait quand même, bouarf, boh, disons dans les dix, douze mètres de haut, mais c'est dur à dire parce qu'il était courbé) était en train d'agiter ses grandes pattes griffues devant sa tête pour faire les ombres, parce que la lumière venait des flammes qu'il crachait pour s'éclairer. Et les grondements venaient de sa gorge de dragon, car cracher des flammes en continu pendant des heures, on dirait pas comme ça, mais ça abîme les glottes les plus résistantes. Et les "Theu-threuuu-teuheu-eurk" d'une voix pleine de paille que pousserait un humain en pareilles conditions s'étaient avérées être des grondements menaçants dans la bouche d'un dragon. C.Q.F.D. Et donc, ce dragon semblait ne pas avoir vraiment envie de défendre le trésor de la princesse. Ganaël et ses compagnons, toujours à couvert, se cachèrent dans un coin et ne firent aucun bruit. Quelques minutes plus tard, le dragon sembla en avoir assez, et cessa de faire des ombres chinoises. Il prit un disque dans une étagère (car c'était un dragon ordonné) et le mit dans sa chaîne hi-fi. Aussitôt, la dernière symphonie de Boulez se fit entendre. Le dragon fit un sourire et montra ses dents, tant il était heureux. Puis, il mit un bonnet en tissu écossais sur sa large tête, percha des lunettes grandes comme deux assiettes sur son museau, enfila d'énormes charentaises du même motif que le bonnet, mit une robe de chambre en laine des Pyrénées, et ainsi paré, alla s'installer dans son grand fauteuil et se mit à lire un gros livre où, sur la couverture, l'on pouvait lire: "Prolégomènes à toute métaphysique future". A ce spectacle, Ganaël, Eric et leurs compagnons furent étonnés à la limite de l'étonnement, et déçus à la limite de la déception. Alors voilà pourquoi nul brave n'est revenu du château : terrorisés par les ombres qu'ils avaient vues, ils n'avaient jamais osé revenir, morts de honte qu'ils étaient d'avoir eu peur de simples ombres. Mais heureusement que Ganaël et ses braves n'étaient pas des dégonflés. L'effet de surprise jouant en leur faveur, ils chargèrent tous en même temps en poussant un "MONTJOIE !!! SAINT DENIS !!!" à glacer le sang du plus brave des braves. Mais, passé le premier moment de frayeur, le dragon se retrouva, éberlué, face à une quinzaine de chevaliers bloqués dans le tunnel, car ils avaient chargé en même temps. Le dragon toussota (et cracha quelques étincelles en même temps).

-" Hem, excusez-moi, gentils sires, mais que faites-vous dans mon château, si ce n'est pas trop vous demander ?

- Nous allons délivrer la princesse que tu retiens prisonnière en ces murs, animal félon", fit Ganaël (bien que sa voix soit un peu étouffée par le bras d'Eric, qui lui était tombé dessus).

Le dragon prit l'expression contrite de celui qui doit reprendre son travail en pleine pause, mais qui ne doit pas rechigner parce que c'est la consigne.

-" Ah, vous venez pour elle.. Bon. Alors, dit-il en déroulant un parchemin, je dois vous prévenir que votre noble action ne sera pas gratuite. En effet, j'ai été chargé de retenir cette gente.. HEM, damoiselle qui repose présentement tout en haut du château, dans la tour dont la cime frôle les rondeurs des nuages. Et vous devez vous en douter, vous devrez éprouver votre courage et votre noblesse dans de difficiles épreuves afin de gagner le droit de délivrer la princesse, ekcétéra ekcétéra, et aussi ce lot de six couteaux de cuisine et ce week-end pour deux personnes à Acapulco."

Ganaël et Eric se regardèrent avec l'air de la poule qui a trouvé un couteau.

-" Bon, je suis prêt, propose-moi tes épreuves."

Le dragon se retourna alors pour se grimer avec une fausse moustache et un vieux capuchon de cuir patiné par l'usage.

-" Pourquoi il fait tout ce cirque ? Chuchota Eric à Ganaël.

- J'en sais rien, ça doit faire partie de l'épreuve."

Le dragon, ainsi paré, contrefit sa voix pour la rendre vieille et chevrotante.

-" Si à l'entrée de ce pont, tu réponds à trois questions, tu traverses sans tribulations.

- Mais y a pas de po..

- J'AI DIT : si à l'entrée de ce pont, tu réponds à trois questions, tu traverses sans tribulations, CHEVALIER !

- Heu, bon d'accord, fit Ganaël, peu enclin à énerver davantage le dragon. Pose tes questions, je suis sans crainte.

- What is your name ? fit le dragon.

- Ah ben voilà autre chose, il se met à causer anglais, maintenant, marmonna Eric.

- Ganaël, fils de Sigmund et Siegelinde, héritier du trône, répondit Ganaël, en faisant taire Eric d'un regard furieux.

- What is your quest ?

- Délivrer la princesse retenue prisonnière en ce château, et retrouver son incalculable trésor."

Le dragon sentit son sens professionnel le tirailler. C'était vraiment trop simple. Il fallait quand même corser un peu les questions, sans quoi il allait encore avoir des ennuis avec ses supérieurs.

-" Heu, hasarda Ganaël d'une petite voix hésitante, et si on laissait tomber ces questions à la noix, et qu'on se battait, hein ? Non pas qu'on s'ennuie, mais j'ai pas vraiment l'impression de défendre chèrement ma peau ou de me battre vaillamment pour l'amour de la princesse et pour l'honneur de la couronne. On se croirait dans un jeu télé.

- What is the capital of Mongolia ? Se dépêcha de dire le dragon.

- Oulan-Bator, anciennement Ourga, sur la Tola, Asie centrale.

- Mince ! Tu la savais, celle-là ?

- Qu'est ce que vous croyez ? Je suis l'héritier d'un royaume, j'ai quand même pas usé mes fonds de culottes à écouter mes précepteurs pour rien ! Fit Ganaël, qui commençait à en avoir assez. Bon, allez, tu nous laisses passer, mes compagnons et moi, et nous ne te ferons aucun mal.

- Heu, écoutez, fit le dragon, vous savez, je fais mon boulot comme tout le monde ici, et, le problème quand on est un intellectuel comme moi, c'est qu'on a du mal à se faire comprendre à une telle époque d'obscurantisme médiéval. Surtout quand on a le malheur d'être un reptile de douze mètres de haut avec ailes et écailles, et qui crache des flammes. Et aussi. Je voudrais que vous me rendiez un petit service.

- Lequel ?

- Est-ce que vous pouvez, sans vous commander, bien sûr, me faire quelques petites entailles par-ci par-là, histoire de faire croire à mes supérieurs que je me suis battu ? Ils auront beaucoup de mal à croire que vous avez réussi les épreuves sans ça, vous comprenez.

- Oh. Bon, d'accord.

- Merci. Heu, pas trop forts, hein, les coups d'épée ? Je suis chatouilleux."

Ainsi fut fait, et le dragon s'allongea par terre en faisant mine de se tordre de douleur. Ganaël et ses compagnons allaient partir vers la plus haute tour du château, celle dont la cime frôle les rondeurs des nuages, lorsque le dragon l'arrêta.

-" Heu, juste quelques dernières petites recommandations, prince Ganaël.

- Je t'écoute.

- Voilà la clé qui ouvre la chambre de la princesse. Vous trouverez une litière pour la transporter dans le petit placard du fond, à droite. Et mettez les patins en entrant, je viens de cirer.

- C'est noté. Autre chose ?

- Oui. Voilà une amulette qui vous sera utile dans votre quête, dit-il en sortant de la poche de sa robe de chambre une amulette qui arborait un visage jaune souriant à la place de la pierre.

- A quoi sert-elle ? Demanda Ganaël, un peu méfiant question objets magiques, depuis le gnome anglais.

- Cette amulette permettra à vous et vos chevaliers de chanter en choeur et de danser la chanson des Joyeux Drilles de Camelot. Il suffit de la mettre et de rassembler vos compagnons en chorale. Gardez-la précieusement.

- Bon, d'accord. Merci de ton aide, dragon.

- Pas de quoi. Oh !!

- Quoi encore ?

- Vos six couteaux de cuisine et votre week-end pour Acapulco. Vous alliez les oublier."

Ganaël prit les six couteaux de cuisine et l'enveloppe avec les parchemins.

-" Super. Bon, au revoir.

- Une dernière chose, chevalier.

- Quoi ?

- Bon courage. Vous en aurez besoin.

- Ah. Bon. Merci. Au revoir."

Fin de la Troisième Partie...
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Dernière mise à jour de cette page le 12/03/2005

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